Business

Levées de fonds : une embellie sous conditions

Le 19 octobre 2021 par Maïlys Tokarski
La Rentrée 100 % Finance Focus

408 millions d’euros pour Contentsquare. 470 millions pour Mirakl. 680 millions pour Sorare. Depuis quelques mois, le compteur des levées de fonds réussies par les start-ups françaises du numérique est au beau fixe ; le signe pour les observateurs d'un marché français parvenu à maturité, qui rattrape les montants levés depuis plusieurs années aux États-Unis.

Une bonne nouvelle pour l'écosystème entrepreneurial ... à condition de ne laisser personne sur le bord de la route. Les levées record à la une de la presse masquent en effet une inégalité grandissante entre entrepreneur(e)s expérimenté(e)s et nouveaux entrants. S'il est logique que le niveau d'exigence des investisseurs augmente avec les sommes levées, l'accélération doit pouvoir bénéficier à tous. Décryptage du phénomène.

Un changement de paradigme

« Il y a 10 ans, on lançait un business, on validait le marché et on levait de l’argent. Aujourd’hui, on a l’idée, on lève de l’argent, puis on va voir comment on se débrouille. C’est un changement de paradigme » : Matthieu Stéfani introduisait ainsi La Rentrée 100 % Finance. D’une part, les liquidités affluent dans notre économie d’après-crise. D'autre part, les médias se concentrent sur les tours de table les plus spectaculaires.

Conséquence : lever des fonds devient un passage obligé dans l’imaginaire de nombreux(ses) entrepreneur(e)s, même lorsque leur secteur d'activité ne le justifie pas. Car s’il arrive qu’un marché brûlant nécessite des investissements massifs – comme celui des VTC à son époque, ou la livraison de courses en 15 minutes aujourd’hui – pour s’insérer vite et fort, la méthode n'est pas généralisable.

« Je pars du principe qu'on peut toujours trouver des moyens très créatifs de faire de l’acquisition et de se développer, même avec une forte croissance », objecte Guillaume Moubeche, qui a choisi avec Lemlist de se passer d’investisseurs, contrairement à ses concurrents américains. Il cite comme modèle Google : ni le premier des moteurs de recherche (qui se souvient encore d’AltaVista ?), ni le plus financé. En clair, il existe différentes façons d’écrire l'histoire d'une société.

Des talents aux origines multiples

Un rappel d’autant plus nécessaire que lever des fonds reste « la croix et la bannière » - dixit Grégoire Gambatto – pour les candidat(e)s n’ayant pas le profil classique. Comme l’explique le fondateur de Germinal : « Il y a une inégalité qui se crée entre d’un côté les entrepreneur(e)s expérimenté(e)s qui lèvent de plus en plus et de plus en plus fort, et de l’autre les débutants qui arrivent sur le marché à qui les investisseurs disent non en une minute. Au moins, ils ne vous font pas perdre votre temps… »

Une fracture qui tend malheureusement à s’accentuer. « C’est de la reproduction sociale, confirme Guillaume Moubeche. Les gens qui ont fait de grandes études vont pouvoir lever, et comme on associe la levée de fonds au succès, on se dit que si on n’a pas fait d’études, l’entrepreneuriat n’est pas fait pour nous, parce qu’on ne va pas pouvoir lever. » Un engrenage qui empêche encore trop d’entrepreneur(e)s talentueux(ses) issu(e)s de masters universitaires de se lancer, ce qui est dommageable pour tout l’écosystème.

Si vous appartenez à cette dernière catégorie, gardez cependant espoir : l’expérience et l'originalité de la réflexion séduisent aussi de nombreux investisseurs. « Devenez intéressants en montant un premier business qui fait de l’argent, puis envoyez des e-mails directement aux fonds, certains seront intéressés », conseille Grégoire Gambatto. Un avis partagé par Matthieu Stéfani : « Prenez des contacts tôt. Les investisseurs aiment suivre l’évolution des gens, et les trajectoires ascendantes envoient de bons signaux. »

Les « bricoleurs » montent au créneau

Sans oublier peut-être le plus important : lever des fonds est une responsabilité avant d'être une facilité. Faire entrer des capitaux trop tôt, ou dans un business qui ne le justifie pas, peut devenir une source de pression. Pour Guillaume Moubeche, s'auto-financer est aussi l'opportunité de raisonner autrement, par exemple en se concentrant des projets impact sur le (très) long-terme. « C’est un peu l’essence de l’entrepreneuriat : se dire qu’on peut faire les choses de façon différente. La créativité vient des contraintes, pas d’un afflux énorme d’argent. »

Preuve que l’idée progresse, le mouvement des « bootstrappers » – littéralement « bricoleurs », ces entrepreneur(e)s qui se lancent sans lever d'argent – se structure, avec la récente création d’un club Bootstrap à l’initiative de Caroline Pailloux, CEO d’Ignition Program. Son objectif : « développer un capitalisme responsable » en laissant aux créateurs(rices) d'entreprise le choix de leur modèle de développement, avec ou sans investisseurs. L'idée n'étant pas d'opposer les uns et les autres, mais de rappeler que le fondement de l'entrepreneuriat reste bien la liberté de choisir son propre chemin.

Retrouvez l’intégralité des débats dans le Replay de La Rentrée 100 % Finance : « Croissance rentable ou levée de fonds ? ».

D'autres articles pourraient vous intéresser